Bruno Decaris, ACMH et cofondateur de l'agence OPUS 5 architectes
Notes de conférence_ AU GAZETTE CAFE_01/06/2016
Un Architecte en Chef des Monuments Historiques (ACMH) assure la restauration des Monuments Historiques Classés (MHC), établit les devis, suit les chantiers. Un ACMH est nommé sur un territoire à l'issue d'un concours. C'est un fonctionnaire sans l'être car il n'a pas de traitement. Il est rémunéré sur la base d'honoraires négociées à chaque mission. Un Architecte des Bâtiments de France (ABF) veille à l'application de la loi de protection des Monuments Historiques (MH) inscrits ou classés. Il donne un avis de conformité sur les permis de construire des projets inscrits dans le périmètre de protection des 500 mètres entourant le MH. C'est un fonctionnaire : il a un salaire.
ACMH ou ABF ?
Parler d'architecture
Avec ces mots, Julien Guadet entamait, au début du XXe siècle, son cours de théorie à l'école des Beaux-Arts, Il annonçait devoir être magistral et ennuyeux, pour poser les bases.
Provenant du grec, il est la somme de « arché » qui signifie, le commencement, l'origine, et de « technicos » le charpentier le bâtisseur. L'architecture scelle la rencontre de la théorie et de la mise en œuvre. Elle permet un équilibre entre les deux, car il est indispensable que les deux cohabitent. Grâce à cet équilibre essentiel, l'architecture est « la poésie de la construction ». C'est « ce qui fait rêver ».
Essence dans le mot
Art fédérateur
Traditionnellement cet art majeur est la « clé de voûte des arts », car il les contient. Il est le lieu de leur convergence. L'architecture construit pour le théâtre et la musique. La sculpture et la peinture sont à l'origine des éléments du décor architectural. Les hauts-reliefs, les frises et les fresques participent à la composition architecturale. Cet équilibre est rompu depuis que la peinture et la sculpture ont quitté les murs. Ces arts sont devenus mobiles, et désacralisés, ils sont à vendre. La sculpture est orpheline de son environnement. On a fragmenté l'espace.
Le temps de l'architecture n'est pas le nôtre. Une œuvre architecturale est faite pour durer et nous survivre. C'est un lien entre les hommes et entre les générations. Cette longue durée a imposé aux bâtiments des sédimentations, des greffes, des amputations, des stratifications. Comment une œuvre architecturale supporte-t-elle ces transformations ? Comment conserve-telle son message initial ? Est-ce une dégénérescence ?
Le temps
Ne pas gommer
Comment aborder le bâtiment héritier de ces processus ? Ne rien gommer et faire le tri entre ce qui est « de l'ordre de l'éternel et du passager ». C'est à dire entre les parties permanentes et fiables, et les parties transformées correspondant à des corps d'état récents comme l'électricité et le chauffage.
La condition de survie de l'architecture est dans sa capacité à être réutilisée. Bramante, Michel-Ange ou Palladio ont réutilisé les vestiges de Rome. Charlemagne a ramené à Aix-la-Chapelle des colonnes Romaines. L'architecture est un équilibre entre une réserve matérielle et des symboles qu'elle exprime.
La réutilisation
Du matériel au virtuel
Dans « Notre Dame de Paris », Victor Hugo décrit la cathédrale comme un « livre de pierre » qu'il oppose au « livre imprimé » et déclare « ceci tuera cela, le livre tuera l 'édifice ». Avant l'imprimerie et le guide de voyage, la seule façon de connaître un édifice était de le visiter. Ensuite grâce au livre, porteur de récits et de regards, il est devenu possible de connaître un édifice sans l'avoir jamais parcouru. L'image a supplanté le réel. La multiplication des médias a amplifié le phénomène. Le cinéma, la radio, internet fabriquent des représentations de l'architecture. Elles forgent une mémoire virtuelle de l'œuvre architecturale.
Après 1790, l'époque noire des destructions de la Révolution française, commence une période de recensement puis de conservation des monuments qui ont échappé au vandalisme révolutionnaire. Elle conduit à la création, en 1830, du poste d'inspecteur général des Monuments Historiques, poste occupé dès 1834 par Prospère Mérimée.
Monuments Historiques
Restauration
Le mot est inventé au XIX e siècle, par Eugène Viollet le Duc, qui en 1840, à l'âge de 26 ans, et à l'appel de Prospère Mérimée, sauve de la ruine l'église abbatiale de Vézelay.
De cette démarche conservatoire naissent les premiers musées d'état comme le Louvre. L'Héritage révolutionnaire pose le problème des « biens confisqués, sans destination », pose la question du coût de leur entretien, de leur sauvegarde. Comment le faire ? En apportant une strate ? Faut-il restituer ou reconstruire ?
Restituer et reconstruire
Le tourisme
Le tourisme moderne naît avec les premières listes de recensement des Monuments Historiques. Le tourisme devient un moteur de restauration. Etre touriste c'est littéralement, « faire le tour ». Il est intéressant de comprendre que la reconstruction de la « flèche du Mont Saint-Michel », (portant la statue de l'archange Saint-Michel terrassant le dragon) a été décidée d'après des « croquis touristiques », c'est à dire à partir d'un regard extérieur porté sur la silhouette du Mont.
Le tourisme pose la question de « l'atemporalité » et de la « curiosité », de la pertinence des regards. Le « château de la Belle au bois Dormant de Disney-France » ne serait-il pas devenu le « vrai » château médiéval ? Le château de Versailles investit 12 millions d'euros par an pour accueillir les touristes. Où est la vérité du lieu ? Que dire des artifices, des interventions masquées ? Pour quel climat, quelle lumière, quelle authenticité ? Ce constat est au cœur des innombrables polémiques lancées autour des opérations de restauration. Les multiples points de vue rentrent en contradiction, les diverses mémoires en conflit, et s'élèvent pour dire « ça n'était pas comme ça ! »
Regards et mémoires
Fin de l'Architecture Moderne
Dans tous les styles, il y a une récurrence de cycles. L'archaïsme est l'époque des expériences techniques et de l'invention stylistique, de la recherche de l'équilibre. Le classicisme est associé au temps de la maîtrise constructive et stylistique, il permet d'être minimaliste avec un maximum d'effet. Puis vient le baroque, une époque où l'on n'invente pas, mais on travaille sur « la peau et le mouvement ». L'architecture moderne connaît son époque archaïque entre 1900 et 1920. Puis vient l'époque classique avec l'invention des principes de l'architecture moderne. On peut dire qu'avec l'architecture de Frank Gehry et de Zaha Hadid, l'architecture moderne a atteint l'époque baroque.
L'architecture moderne décrète l'inutilité des décors, et impose un nouveau système formel, quel que soit le lieu ou le climat. Que ce soit le plan libre, les façades indépendantes, ou l'absence de toit, ce dictat s'impose, quitte à générer des situations absurdes, quand la toiture terrasse est incompatible avec le régime des pluies. La doctrine moderne a établi une rupture avec l'Académisme. Elle a divisé la profession. Elle a opposé les « anciens » et les « modernes ».
Héritage de l'Architecture Moderne
Réconciliation et création
Il faut sortir des conflits qui opposent le passé au présent, « l'architecture morte » à « l'architecture vivante », et trouver les moyens d'une réconciliation. Pour autant, il ne s'agit pas de faire du « néo ». Les styles « néo » exacerbent les caractéristiques des styles, (le néo-gothique réinterprète le gothique). A quelques rares exceptions (comme le réussit Carlo Scrapa), les réinterprétations contemporaines de styles ne sont pas des créations. Créer dans du patrimoine, c'est être capable d'ajouter une strate.
L'architecture et la musique sont des arts très proches. L'état des lieux d'un bâtiment est comparable à un puzzle à pièces manquantes, ou une musique inaudible, dont il faudrait retrouver la partition. La posture de l'architecte est assez proche de celle de ces « musiciens baroques » qui redonnent vie à des compositions oubliées à partir d'un travail de déchiffrage de partitions. Faire œuvre d'architecture, c'est alors déchiffrer, interpréter, pour imaginer. « Le processus inverse », c'est à partir d'une « interprétation » de la « partition architecturale », être capable de régénérer une architecture adaptée, par l'ajout d'une strate contemporaine.
Processus inverse
Culture architecturale
Toute interprétation suppose la mobilisation d'une culture et induit la possibilité de choix. Comme les œuvres théâtrales ont de multiples interprétations possibles, l'architecte a la ressource de la culture pour guider ses choix. De ce fait, un architecte est un être de culture, c'est un « homme universel », qui s'intéresse à tout, essaye de comprendre, pour imaginer « le processus inverse ».
Concevoir sans contrainte n'existe pas. La création se fait dans la contrainte. Cette création interpelle, transmet l'émotion, car « la science rassure, l'art dérange ». Il faut se méfier des modes, et penser que le cadre bâti doit « franchir le temps », être capable « d'anticipation entre le commencement des études et la livraison du projet ».