En recherche constante sur la manière d’intervenir sur un site sans l’abîmer, Jean Renaudie répond à la question de comment construire dans un endroit que l’on trouve beau, en imaginant une architecture qui compose avec la pente et la végétation. Il conçoit une architecture mêlée au paysage.
Architecture-paysage
Autour d’un pic rocheux
Serge Renaudie enfant l’accompagne dans ses promenades à l’escalade des collines, dans les venelles des villages provençaux de Gassin et Ramatuelle. Jean Renaudie s’en inspire, non pas pour faire pastiche, mais pour retrouver les principes grâce auxquels, ces maisons édifiées autour d’un pic rocheux, avec une telle diversité, forment un ensemble homogène.
Lors de la conception du village de vacances de Gigaro (1963-1964), Jean Renaudie comprend que cette cohérence spatiale établie au fil du temps, est reproductible dans un projet neuf, si l’on s’applique à suivre les lignes de niveaux, et l’on dispose d’une logique combinatoire. Pour aboutir au résultat recherché, il dessine un système de cercles qui permet d’organiser des éléments disparates, de proposer une multitude de plans de logements, dont les tracés de cloisons sont inscrits sur des tangentes, les dessertes de duplex axées et les terrasses creusées selon ces cercles.
Le génie de la géométrie
Choisir la colline
Lors de l’étude de la ville-nouvelle de Vaudreuil (1967-1968), programmée dans une sablière en bord de Seine, Jean Renaudie ne voit que la colline en surplomb. Il défend l’idée d’installer le projet sur ce relief, de confronter l’urbanisme à la pente, d’enrichir la création par la topographie. Il n’est pas soutenu par ses associés de l’Atelier de Montrouge (ATM : Pierre Riboulet Pierre, Jean-Louis Véret, Gérard Thurnauer, Jean Renaudie) qu’il quitte en 1969. Adapte des concepts de François Jacob, il choisit une approche géomorphologique, où la complexité et les jeux de combinatoire, l’aident à construire des logements agréables à vivre.
Auprès de Renée Gailhoustet, architecte en chef du centre-ville d’Ivry-sur-Seine (1969/1986), il s’emploie à « casser les barres » des plans de masse, bouge les cloisons intérieures pour échapper au parallélisme des façades, élabore des pyramides au-dessus des voiries. Il s’autorise à aller plus loin, dessine des matrices avec lesquelles il organise une multitude de possibilités de logements qu’il change à chaque niveau. Dans sa volonté de relier les espaces, il parvient aux premières pointes, au tracé en étoiles des terrasses.
La tête dans les étoiles
Terrasses et jardins
Dans la cité des étoiles (1974-1980) de Givors, ville communiste au sud de Lyon, comme à Ivry-sur-Seine, tout le monde a une terrasse. Les terrasses sont des pièces supplémentaires qui font entrer l’espace extérieur à l’intérieur du logement. Couvertes de 30 cm de terre, elles accueillent la végétation plantée par les locataires. Jean Renaudie fait confiance aux habitants pour finir ses bâtiments. Ils les invite à couvrir le béton de végétation.
Les terrasses sont des façades sociales, permettant de parler avec ses voisins, de regarder le ciel allongé dans l’herbe. Elles ont autant d’importance que le bâti. Elles sont à l’image des habitants. Dans ces logements sociaux, les premiers locataires étaient des ouvriers, issus du monde rural, sachant faire pousser des plantes, planter des arbres. Après l’effondrement des usines, l’attribution autoritaire des logements sociaux, a apporté une autre population, avec ses problèmes sociaux. On voit à l’état des terrasses, quand les gens ne vont pas bien.
Façades sociales
Droit à la ville
Les maires communistes d’Ivry-sur-Seine et Givors ont compris la volonté de Jean Renaudie, de trouver un modèle alternatif aux tours et aux barres. A Ivry-sur-Seine comme à Givors, le droit à la ville est revendiqué, à travers une architecture nouvelle qui réinvente la complexité des formes anciennes, restitue des venelles.
Le projet de la Cité des étoiles restitue les venelles de l’ancien village de Givors détruit en contrebas, pour cause d’insalubrité. Il maintient le caractère de lieu de promenade qu’avait la colline, avant d’être construite, lorsqu’elle était couverte de vignes. Il démultiplie les orientations des logements qui ont des fenêtres tournées à l’est et à l’ouest alors que la colline est plein nord.
Projet organique
Traverser et grimper
Avec les escaliers extérieurs qu’il ajoute, tout le monde a le droit de traverser l’espace, de grimper sur le bâtiment. Jean Renaudie réutilise le principe du «sautadou » ce droit de traverser la propriété d’autrui, en escaladant les clôtures, passer sans ouvrir de barrière des enclos, qu’il a connu dans le limousin de son enfance.
A Givors, la colline fait partie du bâtiment. Les logements périphériques ont des terrasses et des jardins en pleine terre. Le bâti est posé sur la colline. La structure porteuse est assurée par une trame de poteaux de 5 m de côté. Ancrés dans la roche, ils génèrent des vides sanitaires en forme de grotte, où l’on chemine entre roche et béton, guidé par de belles d’échappées visuelles en « traboule ».
Entre colline et grotte
Avant la 3D
Quel était le savoir-faire pour concevoir et dessiner cette architecture-paysage ? Une coupe de principe exprimait l’implantation sur la colline. Le plan de masse ombré montrait la géométrie superposée des étoiles. Il n’y avait pas d’élévation mais des plans qui contenaient toute l’information. Selon l’épaisseur des traits, on repérait les parties pleines bétonnées, les parois vitrées, les panneaux en bois, les terrasses en surplomb. Avant l’existence de logiciels 3D, les croquis, réalisés par Serge Renaudie, exprimaient l’espace géométrique, anticipaient les points de vue illustrant les rapports entre bâti et paysage.
Une étude thermique est en cours pour adapter ce patrimoine architectural du XXe siècle. Elle prévoit l’ajout d’isolant et donc l’épaissement des parois en bois pour améliorer le confort d’hiver. Quant au confort d’été, les fragiles persiennes d’origine, ont disparu. On envisage de les remplacer par des stores extérieurs, mais l’impact visuel est énorme du fait de l’absence de retombée des panneaux béton. La solution pourrait provenir des terrasses, y placer des pergolas dont la végétation façonnerait des écrans protecteurs ?
Pergola
On l’a fait
Il y a eu des appropriations extraordinaires. Planter c’est dire « c’est à nous », c’est apprendre à suivre le rythme des saisons. Cela créée une dynamique sociale. On a fait une architecture pour que les gens se débrouillent entre eux, s’entendent et s’entraident. A l’époque, on ne parlait pas de densité désirable ou d’îlot de fraîcheur, mais de faire des logements agréables.